Aujourd’hui, le nom d’Aire Belle évoque surtout un quartier et un domaine situé au sud de Puget-sur-Argens. Pourtant, pendant plus d’un siècle, le site a accueilli une importante activité industrielle. On y fabriquait des tuiles et des briques, mais aussi, pendant quelques années autour de 1900, de surprenantes céramiques artistiques dont certaines sont encore recherchées aujourd’hui par les collectionneurs.
Une tuilerie née en 1883
L’histoire industrielle d’Aire Belle commence en 1883. Émile Gavot, issu d’une famille pugétoise, décide d’implanter une tuilerie-briqueterie dans le quartier alors appelé « du Moulin » ou « de l’Aire Belle ». Il s’associe à plusieurs représentants de la bourgeoisie niçoise et crée la Société anonyme Tuilerie-Briqueterie d’Aire Belle.
L’emplacement n’est évidemment pas choisi au hasard : la fabrication des tuiles nécessite de grandes quantités d’argile. Dès 1884, deux carrières à ciel ouvert sont exploitées, l’une à proximité de l’usine et l’autre dans le secteur des Escaravatiers.
Dès 1885, la production est identifiable grâce à une marque représentant une hirondelle en vol. Ce symbole apparaît sur les documents commerciaux de l’entreprise et sert également à distinguer les tuiles d’Aire Belle de celles produites par les autres tuileries de la région.

Les débuts sont cependant difficiles. En 1894, la société est dissoute et un liquidateur tente de maintenir l’usine en activité. Une nouvelle société est créée en 1897 sous le nom de Société Nouvelle de Tuilerie et Briqueterie d’Aire Belle. C’est justement à cette époque qu’une nouvelle aventure va commencer.

Quand une tuilerie se met à fabriquer de l’art
Vers 1897-1898, Alfred Rossollin devient directeur de l’usine. Parallèlement à la fabrication traditionnelle de tuiles et de briques, il met vraisemblablement en place un atelier de céramiques artistiques.
La production est étonnamment variée : vases, aiguières, pichets, plats décoratifs, cache-pots, vide-poches, mais également de nombreux petits objets et miniatures. Certaines pièces sont simples et colorées, tandis que les plus élaborées présentent des reflets métalliques particulièrement spectaculaires, dans des nuances vertes, rosées ou mordorées.


Cette production s’inscrit dans le courant artistique de la grande famille des Massier de Vallauris, qui avait largement contribué au renouveau de la céramique décorative sur la Côte d’Azur à la fin du XIXe siècle. La technique du lustre métallique, utilisée à Aire Belle, permettait d’obtenir ces fameux reflets irisés.
Le procédé était particulièrement délicat. Des oxydes métalliques étaient appliqués sur une pièce déjà cuite et émaillée, avant une nouvelle cuisson à environ 600 °C. Au cours de celle-ci, l’atmosphère du four devait être contrôlée afin de provoquer une réduction de l’oxygène. À la sortie du four, les pièces apparaissaient noires : il fallait alors les nettoyer soigneusement pour révéler leurs reflets métalliques.
Des pièces fabriquées à Puget… et vendues jusqu’à Lyon
L’atelier semble être resté de taille relativement modeste. Le recensement de 1911 fait toutefois apparaître à Puget la famille Maccario : le père était chimiste, tandis que ses deux fils étaient respectivement mouleur et peintre sur céramique. Leur présence donne un aperçu du savoir-faire très spécialisé nécessaire à cette production.


Les pièces produites à Aire-Belle portent différentes marques permettant encore aujourd’hui de les identifier : « AIRE BELLE FRANCE », « AIRE BELLE AR » ou encore une marque représentant un moulin. Certaines petites pièces étaient accompagnées d’une étiquette mentionnant les « Reflets métalliques d’Aire Belle à Puget-sur-Argens ».
Et ces objets ne sont pas restés uniquement à Puget. Quelques pièces portent encore l’étiquette d’un magasin situé 32 rue de la République à Lyon, preuve que la production d’Aire Belle était commercialisée bien au-delà de la région.
Une aventure industrielle qui s’achève en 1986
En 1907, Honoré Rossollin rachète la tuilerie pour son fils Alfred. Après la mort de son père en 1912, Alfred en devient propriétaire avant de vendre l’usine à la famille Costamagna en 1913 ou 1914.
L’activité de tuilerie va ensuite se poursuivre pendant plusieurs décennies, jusqu’à la fermeture définitive de la fabrique en 1986.

Aujourd’hui, les bâtiments industriels ont disparu, mais le paysage conserve encore quelques traces de cette histoire : anciennes carrières d’argile, plans d’eau et traces de l’activité industrielle.
- La toponymie locale : Le secteur a donné son nom à la zone ainsi qu’au Chemin d’Airebelle, situé dans le quartier historique du Moulin.
- Le Domaine d’Aire Belle : Les terres entourant l’ancienne usine ont été réorientées vers la viticulture. Le vignoble actuel poursuit l’exploitation agricole de la plaine de l’Argens.
- Le Domaine des Escaravatiers : Ce domaine voisin servait initialement de réserve d’argile pour approvisionner l’usine d’Aire Belle en matière première avant d’être entièrement transformé en vignoble.
- Le lac des Escaravatiers : Le bassin sur lequel s’entraînent aujourd’hui les amateurs de téléski nautique est l’ancienne fosse d’extraction d’argile de l’usine d’Aire Belle. À force d’y creuser la terre pour fabriquer les tuiles à l’hirondelle, les ouvriers ont atteint la nappe phréatique. Remplie d’eau, cette ancienne carrière industrielle s’est métamorphosée en un spot de glisse.










Yves Cecchinato
Très intéressant le document sur les usines 🏭