13-16 août 1944 : 4 jours qui ont libéré le village de Puget

Il y a plus de quatre-vingts ans, en quelques heures à peine, la guerre est passée par Puget-sur-Argens. Entre le lundi 13 et le mercredi 16 août 1944, notre village est mitraillé, bombardé, envahi par les combats, puis libéré avant de devenir, quelques jours plus tard à peine, l’un des terrains d’aviation les plus actifs de toute l’opération Dragoon.

Voici, heure par heure et jour par jour, le récit de ce que nos anciens ont vécu.

Avant l’orage : un village sous surveillance

Dans la plaine de l’Argens, les champs cultivés se hérissent des fameuses « asperges de Rommel » : des pieux de bois de deux à trois mètres reliés par des barbelés, plantés pour empêcher tout atterrissage de planeurs ou parachutage.

Sur la côte, entre Agay et Cavalaire, l’état-major allemand a fortifié le rivage, sans savoir précisément où frapperont les Alliés. La 148ᵉ division allemande, chargée de la défense du secteur pour le compte du 6ᵉ corps d’armée basé à Draguignan, tient la région, avec un poste de commandement installé à Puget même.

Personne, dans le village, ne sait encore que la date approche. Elle a pourtant été fixée depuis des mois par l’état-major allié : ce sera le 15 août.

Lundi 13 août 1944 : les premiers coups

Vers 14 heures, cinq avions de chasse américains « P-38 Lightning » repèrent un train de marchandises circulant à hauteur du domaine de Saint-Sauveur et le mitraillent. La locomotive, criblée, parvient malgré tout à rejoindre la gare de Puget avant de s’immobiliser

Le mécanicien et le chauffeur sont touchés. Ernest Giordano (cheminot pugétois) et M. Allons se précipitent pour porter secours au mécanicien blessé, qui meurt dans leurs bras.

C’est le premier décès de ces quatre journées, et le signe, pour ceux qui l’ignoraient encore, que quelque chose de considérable est en train de se préparer au large.

Mardi 14 août 1944 : le village sous les bombes

Le lendemain, l’aviation alliée s’en prend directement aux positions allemandes installées aux abords du village. Une attaque aérienne réduit et détruit une bonne partie du dispositif ennemi autour de Puget.

Les tirs ne font pas de distinction parfaite entre cibles militaires et habitations, plusieurs toitures sont crevées par des impacts de mitrailleuses de 12,7 mm et d’obus de 20 mm.

Une partie de la population, réfugiée dans des abris de fortune, voit ces abris eux-mêmes touchés par de nombreux impacts.

Le même jour, la batterie allemande du Jas-Neuf, à la sortie du village, est attaquée et détruite.

Au loin, à la nuit tombée, la BBC diffuse ses messages codés annonçant aux réseaux de résistance que le débarquement, tant attendu, aura lieu le lendemain.

Mercredi 15 août 1944 : le Jour J de Provence

C’est l’opération Dragoon. Sur près de 70 kilomètres de côtes entre Agay et Cavalaire, l’Armée B du général de Lattre de Tassigny et la 7ᵉ armée américaine du général Patch débarquent simultanément.

3 h 30 : les bombardements navals et aériens préparatoires commencent au large
4 h 30 : environ 10 000 parachutistes et hommes en planeurs de la 1ʳᵉ division aéroportée du général Frederick sont largués dans l’arrière-pays, verrouillant les accès autour du Muy, à quelques kilomètres de Puget.


5 h 30 : les canons de plusieurs centaines de navires de guerre alliés ouvrent le feu sur les défenses allemandes du littoral.

À Puget-sur-Argens même, dès les premières heures, la 73ᵉ compagnie d’ONS indochinois (des ouvriers non spécialisés réquisitionnés par l’occupant) se retrouve prise dans de violents combats. Ces hommes profitent du chaos pour se retourner, ils guident les parachutistes américains égarés dans la campagne, soignent leurs blessés et gardent les premiers prisonniers allemands.

Le même jour, un échelon précurseur débarque avec la vague d’assaut, chargé de repérer au plus vite un terrain capable d’accueillir des escadrilles alliées. La plaine de Puget est déjà dans leur ligne de mire.

Au soir du 15 août, les Alliés tiennent deux têtes de pont de part et d’autre de Fréjus. Puget n’est pas encore libéré, mais l’étau se resserre.

Jeudi 16 août 1944 : la libération

Le 3ᵉ bataillon du 142ᵉ régiment d’infanterie américain (36ᵉ division, celle-là même qui avait débarqué à Salerne et Anzio) achève de nettoyer le secteur et libère Puget-sur-Argens. Les sources américaines confirment que la zone de responsabilité de ce régiment s’étendait justement de la rive Est de l’Argens jusqu’à Fréjus, Puget et Le Muy.

Le poste de commandement de la 148ᵉ division allemande, installé à Puget, s’effondre. Beaucoup de soldats, souvent blessés, se rendent sans combattre. D’autres tentent de fuir par la vallée de l’Argens. Quelques-uns choisissent encore de se battre et sont tués sur place.

C’est ce jour-là que se joue l’épisode resté dans toutes les mémoires pugétoises : une pièce antichar allemande, postée au lieu-dit Le Picoton, est servie par le chef de gare de Puget lui-même, un Allemand fervent partisan du régime.

Ce dernier ouvre le feu sur le premier char américain qui débouche de la rue de la Liberté et le manque. L’obus traverse l’ancien cinéma du village, à l’emplacement de l’ancienne supérette Casino. Par chance, la famille Freducci, qui occupait alors ce logement, avait suivi le mouvement de nombreux Pugétois et s’était réfugiée à la campagne pour ces quelques jours cruciaux.

En quatre jours, Puget-sur-Argens est ainsi passé du statut de village occupé, siège d’un état-major allemand, à celui de village libre au prix de destructions, de peur, et d’au moins une vie perdue dès le premier jour.

Et après ? Du champ de vignes à la base aérienne

L’histoire de ces quatre journées ne s’arrête pas le 16 août : c’est la suite, presque aussitôt, qui va transformer durablement le visage de la plaine pugétoise.

(Emplacement de la piste en rouge)

Dès le 18 août au matin, des géomètres américains sillonnent la plaine, rive gauche de l’Argens, pour délimiter l’emprise d’un terrain d’aviation d’environ 150 hectares. Une armada de bulldozers, niveleuses et scrapers (un matériel encore quasiment inconnu en France à l’époque) arrache en quelques jours vignes et arbres fruitiers sur l’une des terres les plus riches de la vallée, à trois semaines des vendanges.

Le chantier avance si vite qu’un agriculteur anglophone, interrogeant les géomètres sur l’aberration de construire une piste dans une zone inondable dès octobre, s’entend répondre qu’ils comptent bien être partis avant.

23 août : les premiers avions se posent sur la piste flambant neuve, des Spitfire du groupe de reconnaissance français 2/33 « Savoie », la seule unité française à séjourner à Puget durant cette période (l’écrivain-aviateur Antoine de Saint-Exupéry appartenait à cette même escadrille avant de disparaître en mer, le 31 juillet précédent).

26 août : le terrain est désormais couvert d’une nuée de chasseurs Thunderbolt, de bombardiers Marauder et Mitchell, d’avions de liaison Piper, entourés d’un impressionnant campement de tentes américaines. Pour les enfants du village, qui circulent librement au milieu de ce ballet assourdissant et grimpent parfois dans les cockpits à l’arrêt, c’est un spectacle inoubliable. Certains y trouveront même leur vocation de pilote.

Les officiers du groupe 2/33 sont logés à la maison du Bercail dites « Le château ». Le général Bouscat, futur chef d’état-major de l’armée de l’air française, y effectue une visite d’inspection, et reçoit celle de l’acteur Charles Vanel, alors capitaine FFI.

(Photo extraite du Film « Un siècle d’images » de Joseph Quinette)

Les avions de chasse ne resteront qu’une quinzaine de jours, remplacés ensuite par une noria de transporteurs Dakota C-47 ravitaillant l’armée en marche vers le nord, au grand bénéfice, disent les témoignages, de quelques Pugétois qui profitaient des interstices entre deux patrouilles de la police militaire pour « faire leurs courses » parmi les tonnes de denrées débarquées.

Le bilan et la reconstruction

La libération a un prix. Les travaux de terrassement pour la piste d’aviation, ajoutés aux combats eux-mêmes, causent des dégâts considérables : chemins du quartier de la Plaine éventrés, digue de l’Argens détruite.

Il faudra attendre une délibération du conseil municipal du 12 avril 1946 pour que l’État verse 2 886 000 francs d’indemnité à la commune au titre de ces dommages, et jusqu’en 1958 pour que les derniers dossiers d’indemnisation des particuliers (dont les biens avaient été réquisitionnés ou endommagés par l’occupation italienne puis allemande), soient définitivement clos.

Sur le plan politique, la Libération transforme aussi la vie municipale. Dès le 26 septembre 1944, la commune est administrée par une délégation municipale provisoire nommée par le préfet et présidée par Baptistin Iperty, en attendant les élections.

En hommage au Général, la rue Nationale devient la rue du Général de Gaulle. Il faudra attendre le 29 avril 1945 pour que des élections municipales libres mettent fin à cette période transitoire, avec l’installation, le 13 mai suivant, d’un conseil municipal présidé par le maire Jean Rolland.

Une mémoire vivante

Plus de quatre-vingts ans après, cette histoire continue d’être transmise localement : par les archives communales, par les bulletins de la Société d’histoire de Fréjus et de sa région, et par les cérémonies commémoratives du 15 août, où les récits des témoins directs ont pu être recueillis avant qu’ils ne s’effacent à tout jamais.

C’est aussi tout l’enjeu de cet article : garder vivant, pour les Pugétois d’aujourd’hui, le souvenir de ces quatre journées où leur village est entré dans la grande Histoire.

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